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Intoxications aux glands - Cas d'autopsie mensuel - Décembre 2022

La Société Belge Francophone de Buiatrie (SBFB) enquête sur le terrain et vous propose de découvrir chaque mois un cas d'autopsie bovine !


Découvrez ici la publication de décembre !

Notre second cas se réfère à quatre veaux d'une même exploitation intoxiqués par l'ingestion de glands.

Bonne lecture !



La SBFB enquête sur le terrain...


Quoi de neuf en salle d’autopsie ?


La SBFB,

en collaboration avec le département de pathologie et morphologie de la faculté de médecine vétérinaire de Liège (DMP) ainsi que le département clinique des animaux de production (DCP),

vous présente le cas du mois :


« Intoxication aux glands sur quatre veaux d’une même exploitation »



(Fig 1et 2 : deux des quatre animaux atteints – DCP)


1) Anamnèse


Quatre veaux âgés entre 6 et 8 mois sont présentés pour une suspicion d’intoxication aux glands. Ils ont été sevrés le 30 septembre et mis en prairie il y a 3 semaines (une prairie entourée de chênes).


Le 5 octobre, le vétérinaire traitant a mis en place un traitement à base de thulathromycine et de carprofène pour donner suite à de l’hyperthermie/Abattement et ils ont été rentrés à l’étable.


Rappel du vétérinaire traitant le mardi 11 octobre car les bovins se trouvaient apathiques, en hypothermie. Réalisation de 2 prises de sang sur 2 animaux. Elles ont révélé principalement une sévère insuffisance rénale (voir résultats plus loin). Le dosage des BHB était de 0,2-0,3.


Les vétérinaires ont donc administré un traitement de contrôle de l'intoxication et fluidothérapie orale à 8h : Drench 5-10L, Ornipural®, Etosol®, Diurizone®, bolus de vitA/zinc, Charbon 1g/kg, Argile peros. A 15h, vu l'absence d'amélioration, Ils ont référé les animaux à la Clinique des Ruminants pour les hospitaliser et contrôler leurs paramètres.


Arrivée à la clinique des ruminants (FMV) le jeudi 13/10, fin de journée.


(Fig 3 et 4 : hospitalisation des quatre veaux – DCP)


Examen général à l’entrée :




Résultats des prises de sang du 11 octobre (Synlab) :


Veau 1 :


Veau 2 :


Evolution clinique des cas :


A l’arrivée, les veaux avaient déjà reçu des traitements et étaient référés pour être mis sous perfusion.

Seuls des dosages urée/créatinine ont été réalisés pour suivre la fonction rénale des veaux, à l’exception du veau n°4 qui a eu une analyse VETSTAT (gaz et ions sanguins) pour vérifier son potassium, au vu de son rythme cardiaque irrégulier et la présence d’un souffle. Aucune anomalie n’a été détectée sur l’analyse VETSTAT.

Aucun traitement supplémentaire n’a été administré pour ne pas surcharger la fonction rénale.




Evolution des taux d’urée et de créatinine (Idexx – DMP) :


2) Autopsie


Veau n°1


Cet animal autopsié le 17/10/2022 était dans un état d'embonpoint correct ; il présentait un gonflement sous-ventral.


L'examen nécropsique a révélé des œdèmes sévères généralisés (sous-cutané, pulmonaire, hydrothorax avec 15 litres, hydropéritoine avec 25 litres…).


On observait également quelques pétéchies rénales mais aussi et surtout des foyers très hémorragiques à la jonction entre les papilles rénales et les calices / cavité pyélique dans le tissu interstitiel. Ces lésions ont été observées dans les 2 reins.


(Fig. 5 : foyers hémorragiques rénaux veau 1 – Photopsie - DMP)


Au niveau de l'intestin grêle, des petits nodules rougeâtres de 1 mm de diamètre faisaient saillie au niveau de la muqueuse ; il y en avait une cinquantaine ; leur nature n'était pas déterminée. Il pourrait s'agir de petits foyers hémorragiques ou de nodules parasitaires.


Les lésions rénales ainsi que les œdèmes généralisés étaient compatibles avec une intoxication par les glands.


Examens complémentaires :

Les examens microscopiques rénaux ont révélé une nécrose tubulaire multifocale, la présence de cylindres granuleux, des lésions de néphrite interstitielle subaiguë multifocale et des hémorragies médullaires profondes.


Veau n°2


Ce veau autopsié le 17/10/2022 était dans un bon état d'embonpoint.

L'examen nécropsique a révélé des lésions identiques au cas A23-0200 si ce n'est que l'hydrothorax était de 5 litres et l'hydropéritoine de 15 litres.


(Fig. 6 :Reins veau 2 – Photopsie - DMP)


(Fig 7 : foyers hémorragiques rein gauche veau 2 – Photopsie – DMP)


(Fig. 8 : gros plan sur les zones de foyers hémorragiques veau 2 – Photopsie – DMP)


Examens complémentaires :

Les examens microscopiques se sont avérés non concluants à partir des intestins suite à l'histolyse.

Au niveau des reins, on observait une nécrose tubulaire multifocale avec présence de cylindres granuleux.


Veau n°3


Cette génisse autopsiée le 20 octobre 2022 était dans un état d'embonpoint correct.

L'examen nécropsique a révélé des œdèmes sévères généralisés avec œdème sous-cutané, œdème pulmonaire, hydrothorax, hydropéritoine et hydropéricarde.


On observait également une abomasite ulcérative (une dizaine d'ulcères de plus ou moins 6 à 7 mm sur 3 à 4 mm sur les sommets des replis) et des lésions rénales avec aspect piqueté de la corticale et zone hémorragique à la jonction entre la médullaire et les calices/cavités pyéliques dans le tissu interstitiel.


(Fig. 9 et 10 : zones hémorragiques rénales veau 3 – Photopsie – DMP)


Ces lésions étaient compatibles avec une intoxication par les glands.


3) Discussion


BOTANIQUE – TOXICITE :

Les chênes sessile et pédonculé (respectivement Quercus petraea LIEBL. et Quercus robur L.) constituent ensemble la première essence feuillue en Région wallonne.


(chêne pédonculé)

(chêne sessile)


Chez le chêne pédonculé, un à trois glands cylindriques sont portés au bout d’un long pédoncule, les feuilles étant reliées au rameau par un court pétiole.

Chez le chêne sessile, c’est le contraire : les deux à six glands, un peu plus petits, sont disposés en grappe et fixés au rameau sans pédoncule.


La toxicité (due aux tanins) se situe principalement dans les glands «verts», mais elle est aussi présente dans les bourgeons et l’écorce. Cette toxicité devient inexistante lorsque le gland est bien mûr (marron et sec). Plus l’arbre est jeune, plus la toxicité est importante.


Lors des années de sécheresse, les arbres sont en souffrance et augmentent leur production de glands. Le chêne pédonculé est plus toxique que les autres espèces.


La toxicité est dose dépendante, et bien que cette dose ne soit pas connue avec précision, il semblerait que l’ingestion d’1kg de glands verts/jour pendant 15 jours soit suffisant pour intoxiquer un bovin.


Cependant, certaines expériences soulignent l’impact de la sous-nutrition sur la toxicité des glands :

« La quantité de glands ingérée, bien qu’importante, a moins d’influence dans le développement de la toxicité que la sous-nutrition préalable à une ingestion de ceux-ci.

Ceci suggère que la sous-nutrition permette une absorption et une distribution systémique plus importante des métabolites de tanins. »

(V. Pérez et al. / Research in veterinary Science 91 (2011) 269-277)



SYMPTÔMES - LESIONS :


Les premiers symptômes apparaissent entre 1 et 4 semaines après la consommation de glands.


Signes cliniques


Forme bénigne

o Amaigrissement, prostration, faiblesse.

o Anorexie partielle, diminution de la rumination, constipation puis diarrhée sanglante.


Forme grave : après 1 à 4 semaines de consommation.

o Prostration, hypothermie, chute de la production lactée, amaigrissement.

o Anorexie, baisse de la rumination, constipation très marquée puis diarrhée fétide et noirâtre.

o Signes urinaires : urine trouble, jaune foncé à brun au début. Ensuite, l’insuffisance rénale s’installe et l’urine devient claire comme de l’eau.

o Signes nerveux en fin d'évolution : tremblements, perte d'équilibre ou paralysie des postérieurs, coma.

o Signes cardio-vasculaires : œdème en région sous-ventrale ou à la face postérieure des cuisses.


Le schéma lésionnel est double.


1) Les tanins jouent un premier rôle irritant sur la muqueuse digestive.

Après une ingestion massive, on peut observer des troubles de la rumination, de la constipation ou des bouses collantes, de consistance « moutarde », noirâtres et plus rarement hémorragiques. Il n’y a pas d’hyperthermie et on retrouve souvent des morceaux de glands dans les fèces.

Les animaux atteints maigrissent et s’affaiblissent progressivement.

Même si le contexte permet souvent d’établir rapidement le diagnostic, les symptômes de l’intoxication par les glands peuvent être confondus avec une intoxication par les châtaignes, le colchique ou la mercuriale, une coccidiose ou la BVD dans sa forme hémorragique.


(Fig 11 – Muqueuse ruminale montrant de multiples petits ulcères ronds avec un centre nécrotique. Image d’illustration - (V. Pérez et al. / Research in veterinary Science 91 (2011) 269-277))


2) Ensuite, des produits de dégradation des tanins dans le rumen (des polyphénols comme le pyrogallol ou l’acide gallique) provoquent des lésions surtout au niveau rénal mais également hépatique.


« L’ingestion de grandes quantités de glands peut provoquer de l’hydrothorax, de l’ascite, de l’œdème périrénal, des ulcérations du tractus digestif, des lésions rénales tubulaires aigues (ATI), de l’hématurie microscopique, et la mort. Les tanins provoquent des dommages endothéliaux et mènent à de l’œdème périrénal, de l’hydrothorax et de l’ascite. Les lésions digestives résultent de l’action des tanins aux niveau des liaisons peptidiques, qui entraine une précipitation protéique. Les ulcères intestinaux sont aussi partiellement le résultat d’une coagulation intravasculaire disséminée.

Dans les cas aigus d’intoxication aux glands, on observe des hémorragies rénales et un œdème périrénal. Les reins sont gonflés et pâles, et on observe chez la vache des hémorragies corticales de 2-3mm de diamètre. Les glomérules sont ischémiques. Après plusieurs jours, une dilatation de la capsule de Bowman peut être présente. La nécrose de l’épithélium des tubules proximaux peut être totale, produisant des cylindres homogènes* à partir de la base des membranes. »

(Jubb, Kennedy, and Palmer’s – Pathology of domestic animals – vol 2, p.427-428)


*Cylindres homogènes : il s'agit d'une agglutination de protéines de différentes origines (anciens globules rouges, anciens globules blancs et autres protéines) qui vont se rassembler sous forme de petits cylindres microscopiques. Ils apparaissent dans les tubules rénaux dont ils gardent la forme.


(Fig 12 – Dilatation marquée des tubules rénaux montrant des cylindres protéiques dans la lumière caractérisés par la présence d’un matériel amorphe, dense et éosinophilique. Image d’illustration - (V. Pérez et al. / Research in veterinary Science 91 (2011))



(Fig 13 – Tubes contournés proximaux avec nécrose sévère du cortex rénal. Image d’illustration - (V. Pérez et al. / Research in veterinary Science 91 (2011) 269-277))


DIAGNOSTIC – PRONOSTIC :


La mortalité est de 80% lorsque les troubles rénaux apparaissent.


Les paramètres sanguins (urée – créatinine) et les analyses d’urines orientent le diagnostic et le pronostic. Si l’urémie est supérieure à 1g/L, le pronostic est sombre et désespéré au-dessus de 3g/L.


Cependant, le retour de l’urémie et de la créatininémie à des valeurs physiologiques (comme le veau n°4) ne reflète pas toujours une guérison définitive de l’insuffisance rénale.

Des séquelles sont toujours possibles, et un bovin intoxiqué par les glands peut décompenser par la suite (quelques mois à un an plus tard).


TRAITEMENT :


Il n’existe pas d’antidote spécifique à l’intoxication par les glands.


Le traitement est uniquement symptomatique et contraignant : réhydratation par voie veineuse et/ou par intubation œsophagienne, diurétiques, purgatifs doux, pansements intestinaux, adsorbants pour diminuer les effets des tanins chez les sujets faiblement atteints.

Une ruminotomie d’urgence peut être réalisée sur les animaux ne présentant pas encore de signes cliniques mais ayant consommé des glands en très grande quantité.


La seule mesure valable sera de limiter l’accès aux glands pour les animaux.



Remerciements :

- aux Drs EVRARD et JACQUET, référents clinique ACTIVETO, pour leur confiance

- au Dr CASSART Dominique (DMP) – Service d’Autopsie (FMV, ULiège)

- aux Drs EPPE Justine et CASALTA Hélène (DCP) – Pôle ruminants (FMV, ULiège)

pour leur aide et leur support technique.

Pour la Société Belge Francophone de Buiatrie,

Dr Henrard Pascal







Source principale : Dr Boris BOUBET – GDS Creuse – « L’intoxication aux glands, une pathologie souvent mortelle chez les bovins » - Août 2022

https://www.gdscreuse.fr/?p=7989#:~:text=La%20dose%20toxique%20n'est,apr%C3%A8s%204%20semaines%20de%20consommation.

Autres :

- « Oak leaf (Quercus pyrenaica) poisoning in cattle »: V. Pérez et al. / Research in veterinary Science 91 (2011) 269-277))

- « Principales intoxications végétales chez le bovin » : les glands – Fiche clinique. Clinique Vétérinaire du Parc, 89340 Villeneuve La Guyard https://www.votreveto.net/leparc/publication/show.aspx?item=1281

- « Le chêne en forêt ardennaise, un atout à préserver »(Matthieu ALDERWEIRELD – Gauthier LIGOT - Nicolas LATTE – Hughes CLAESSENS) – Forêt Wallonne n°109 – novembre/décembre 2010 https://www.regeplus.be/files/uploads/2021/08/AlderweireldM_ForNat109.pdf

- « Le chêne sessile et le chêne pédonculé en portrait » : Article original : Häne, K. (2014): Die Traubeneiche. Der Baum des Jahres 2014. Schweizer Briefmarken Zeitung SBZ 4/2014, 147-150.

https://www.waldwissen.net/fr/habitat-forestier/arbres-et-arbustes/feuillus/le-chene-sessile-et-le-chene-pedoncule#:~:text=Chez%20le%20ch%C3%AAne%20p%C3%A9doncul%C3%A9%2C%20un,fix%C3%A9s%20au%20rameau%20sans%20p%C3%A9doncule.